Cette fille là

C’était il y a environ trois ans : je me suis rendue au mariage d’amis proches. La mariée était enceinte. C’était un « petit accident », arrivé plus tôt que prévu, mais pour autant pas regretté du tout. Le ventre de la mariée s’arrondissait déjà bien sous sa robe. Elle avait choisi de ne pas en parler aux personnes qu’elle n’avait pas vues depuis sa grossesse, pour leur « faire la surprise » le jour du mariage. Elle m’avait dit redouter la réaction de la cousine de son fiancé, parce que « tu sais, ils essaient de faire un bébé depuis trois ans mais ça ne marche pas ». Jeune innocente, et sans désir d’enfant precis, je m’étais dit que, quand même, cette fille là saurait se réjouir du bonheur de son cousin et de sa femme!

Plus tard, la mariée m’a raconté la réaction de la fameuse cousine  : elle l’a vue, a regardé son ventre, et a tourné les talons. Sans dire bonjour, ni félicitations, ni merde d’ailleurs. a l’écoute de cette histoire, j’étais franchement choquée! Je me disais que cette fille là était quand même très égoïste! Comment ne pas se réjouir du bonheur des autres? Vraiment, cette fille là, ce n’était pas une fille bien.

Et puis. Quelques mois plus tard, mon mari et moi décidions de nous lancer dans les essais bébé. Moi qui avait mis si longtemps à me décider, maintenant que j’avais pris cette décision, j’étais vraiment prête. On s’était jurés qu’on ne se prendrait pas la tête. Qu’on ne compterait pas les jours, qu’on irait pas voir sur Internet, qu’on prendrait le temps. Quelle bonne blague. Avec mon naturel angoissé et contrôlant, je suis devenue obsédée très vite. Et puis pourquoi mes règles ne revenaient pas, hein??! (Alors que je n’étais pas enceinte, ç’aurait été trop beau comme scénario!). Je suis vite retournée chez ma gynéco, qui m’a vite diagnostiqué des ovaires polykystiques. Puis j’ai changé de gynéco, et on m’a aussi diagnostiqué une hypothyroïdie. Il me semble que jamais les médecins ne m’ont dit que ça allait être vraiment compliqué (enfin, on m’a quand même dirigée vers un gynécologue spécialiste de l’infertilité…). Mais j’avais compris, assimilé, intégré que ça ALLAIT être compliqué. Et je trouvais ça tellement injuste! Et les mois filaient, et mon ventre restait vide. Et puis, petit à petit, les annonces de grossesse m’ont fait de plus en plus mal. J’enviais les femmes au ventre rond que je croisais dans la rue. Je me souviens de la première fois, où, vraiment, ça a été difficile. Alors que je me doutais déjà de la grossesse annoncée ce soir là (car j’avais développé un radar à femme enceinte, je savais repérer tous les signes, décrypter toutes les démarches dans la rue), elle m’a fait tellement mal. Je savais que le couple en question s’était lancé dans les essais après nous. Et que, donc, ils y étaient « arrivés » avant nous. Mon mari m’a cherchée du regard, il a posé la main sur ma cuisse quand il a compris mon émotion. Bien-sûr j’ai souri. Bien-sûr j’ai dit « Oh mais félicitations, quelle belle nouvelle! ». Bien-sûr j’ai trinqué aux futurs parents. Mais si vous saviez comme mon cœur était serré. Il paraît que mes yeux sont très expressifs, je ne sais pas s’ils ont réussi à faire la blague ce soir là.

Et puis il y a eu les autres. J’en venais à redouter les mariages, car je savais qu’ils seraient suivis d’annonces de grossesse peu de temps après. Je voyais des femmes enceintes partout dans la rue. Pourquoi est-ce que elles, elles y arrivaient? Pourquoi pas moi? Pourquoi pas nous?

Je n’étais pas comme ça avant, et je ne pensais pas devenir comme ça. Mais je suis devenue aigrie. Blessée. Mauvaise. Et je n’aimais pas du tout. Je me détestais, je me sentais minable. Mais malgré tout, je ne pouvais pas me faire violence. Chaque annonce était comme un coup de poing dans le ventre. Un jour, j’ai repensé à la fameuse « cousine » du mariage de mon amie. Et je la comprenais, tellement. A bien y réfléchir, j’étais  comme elle.

J’étais devenue cette fille là.